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Fausses Pistes

“Salon Christine, bonjour!” Frédéric reconnaît la voix de sa sœur. Cette dernière a répondu à la toute première sonnerie, ce qui ne manque pas de le surprendre. Il a hésité avant de l’appeler car le samedi matin est le moment de la semaine où elle est généralement la moins disponible, mais il est impatient de lui parler de la note qu’il a reçu, et puis, Roberto, qui vient juste de se lever, est sous la douche.

“C’est moi » répond simplement Frédéric qui sait que sa sœur va sans aucun doute reconnaître sa voix. “Ça va?” lui demande-t-il, comme par réflexe, regrettant presque aussitôt de lui avoir posé la question. Elle s’empresse de répondre, irritée.

“Non, ça ne va pas, encore une cliente qui n’est pas à l’heure. Je te jure qui si elle a encore une demi-heure de retard comme la dernière fois, elle peut dire adieu à sa permanente!” Puis, avant que son frère ne puisse l’interrompre, elle se lance dans une diatribe sur les clients qui arrivent en retard, ceux qui demandent à changer leur rendez-vous au dernier moment, ceux qui se présentent à l’improviste “pour une petite coupe rapide” ou, pire, annulent sans même la prévenir. Ensuite, c’est le maire de la ville qui en prend pour son grade, « Il fait vraiment n’importe quoi! » Cette fois, elle lui reproche que les places de stationnement du quartier, autrefois gratuites, soient désormais payantes, et que les ordures ménagères ne soient jamais collectées avant l’heure d’ouverture du salon. « C’est joli tous ces sacs poubelles amassés devant ma vitrine! », s’exclame Christine avant de s’en prendre aux politiciens en général, “qui viennent encore d’augmenter les impôts”, sans oublier les clients “qui se plaignent de tout, tout le temps. »

Frédéric, malgré son impatience, la laisse vider son sac en souriant. Bien qu’ayant été élevés séparément, lui par ses grands-parents paternels et elle par une tante, le frère et la sœur sont restés proches. Christine, de quelques mois sa cadette, vit toujours dans la ville de province où ils sont nés et après avoir travaillé très dur toute sa jeunesse, a ouvert son propre salon de coiffure, ce dont elle est très fière.

Ayant laissé sa sœur achever sa litanie de complaintes, Frédéric arrive enfin partager l’objet de son appel.

« Maman est venue me voir hier….» annonce-t-il à sa sœur qui ne lui répond qu’après quelques secondes de silence.

« Moi aussi elle est venue me voir cette semaine»

« Vraiment? » lui demande-t-il, surpris.

« Oui, vraiment» lui répond-elle en baissant légèrement le ton. « Jeudi dernier, je crois ».

« Et tu n’as pas jugé bon m’en parler plus tôt? » lui demande son frère feignant l’indignation.

« J’allais t’appeler demain, tu sais je bosse la semaine, moi!» lui répond-elle en insistant sur le dernier mot de la phrase. En temps ordinaire, Frédéric se serait certainement piqué et aurait répliqué, agacé, que lui aussi travaille pendant la semaine, même s’il sait que pour sa sœur le « vrai travail » est ce que fait un artisan. Alors, un formateur aux techniques de management comme lui n’est pas vraiment pour elle un « travailleur ».

« Oui, je sais, désolé » décide-t-il donc de répondre pour ne pas entamer un débat qu’il est certain de perdre. « Mais c’est quand même quelque chose d’important, non? Comment ça c’est passé? Qu’est-ce qu’elle t’a dit? » l’interroge Frédéric, impatient de connaître tous le détails.

« Cela s’est bien passé, » lui répond sa sœur, « elle était tellement belle et douce, elle m’a dit qu’il ne fallait pas nous inquiéter. Que tout irait bien pour nous, qu’elle allait nous protéger. Qu’elle était très fière de nous. Enfin, vraiment bien quoi! » ajoute-t-elle d’une voix qui laisse deviner qu’elle dit tout cela en souriant.

« Et après? » demande Frédéric.

« Après quoi? » lui réplique-t-elle.

« Tu as réagi comment? Tu as fait quoi? » répond-il.

“Ben, j’ai continué à dormir » lui dit-elle.

Au bout de quelques secondes, Frédéric réalise ce que sa sœur vient de lui décrire.

“Tu veux dire qu’elle est venue te voir en rêve…”

“Bien sûr que c’était en rêve!” s’exclame Christine en riant. “Tu es trop drôle toi, qu’est-ce que ça pourrait être d’autre qu’un rêve?”

“Oui bien sûr, tu as raison” lui répond Frédéric avec un rire forcé, un peu penaud. “Un rêve, un joli rêve, quelle chance.”

Il décide ne pas lui parler de la note trouvée sur son pallier la veille au soir. Elle l’interrompt de toutes façons, “Ah, elle arrive enfin, je te jure. Et maintenant elle va me faire prendre du retard pour tous mes autres rendez-vous de la journée” conclut-elle, en parlant de sa cliente retardataire. “Mais alors, Madame Mougeot, on m’avait oubliée?” interroge-t-elle sa cliente d’un ton légèrement réprobateur. “Le parking vous savez…” lui répond sa cliente. “Ah oui et maintenant tout est payant!” s’exclame Christine outragée. “Bon je dois te laisser” glisse-t-elle a Frédéric. “C’est mon frère au téléphone” dit-elle à sa cliente qui lui répond, “Ah d’accord, celui qui est gay et qui vit à Paris?”

“Mais évidemment, Madame Mougeot, je n’ai qu’un frère alors c’est lui, bien sûr” lui dit Christine.

“Allez je t’embrasse, bisous à Roberto. Je t’aime » conclut-elle en raccrochant le téléphone.

Roberto qui sort de la douche, se dirige vers la cuisine, une serviette de bain nouée autour de la taille. “C’était qui au téléphone?” demande-t-il à Frédéric d’une voix enrouée. Apparement, la sortie d’hier après la présentation du roman de Sara a été bien arrosée. “C’était Christine” lui répond Frédéric en l’embrassant. Il a bien envie de faire tomber la serviette de bain et de poursuivre leur conversation dans la chambre à coucher mais le retard qu’il a pris au travail ce matin, et l’envie de partager avec son ami la note reçue la veille, lui en font renoncer. Et puis, il sait que le premier café du matin est sacré pour Roberto. Il l’accompagne donc jusqu’à la cuisine et le laisse terminer son petit-déjeuner avant de reprendre leur conversation. “J’ai appelé Christine pour lui dire que maman m’avait contacté”.

“Maman?” lui demande Roberto, confus. “Votre maman? Mais elle est…”

“Morte. Oui.” l’interrompt Frédéric.

Roberto le regarde avec des yeux encore marqués par le manque de sommeil et l’incompréhension.

“Je sais, c’est dingue mais j’ai trouvé ça sur la pallier de la porte hier soir en rentrant du boulot» ajoute-t-il en lui tendant la note manuscrite.

Roberto la lit lentement à voix haute.

“C’est une erreur, non?” demande-t-il à son compagnon tout en lui lançant un regard confus.

“Je ne sais pas. Elle m’appelle Frédéric et puis il y a mon nom de famille sur la porte….”

“Et si c’était un autre Frédéric Pisaki?” répond Roberto. Frédéric apprécie son pragmatisme. Nolu, la fleuriste, avait tout de suite remarqué, quand ils s’étaient connus au café Fadwa, que les signes astrologiques des deux hommes étaient très compatibles, Roberto, taureau, les pieds sur terre, apportait à Frédéric, le cancer rêveur, un équilibre dont il avait bien besoin.

“Ah, oui, un homonyme, bien sûr. Certainement” dit Frédéric en s’emparant de l’annuaire. “Frédéric Pisaki, voilà, il y en a un autre, dans le 16ème arrondissement.”

“Appelle-le” lui conseille Roberto. “Tu en auras le cœur net.” Frédéric aime quand son ami utilise des expressions légèrement désuètes. Lors de leur toute première rencontre, Roberto lui avait dit que tous les deux allaient « s’entendre comme larrons en foire », ce que Frédéric avait trouvé à la fois drôle et tendre.

Ne sachant pas exactement ce qu’il va bien pouvoir dire à son homonyme, Frédéric se décide pourtant à composer le numéro de téléphone de l’autre Frédéric Pisaki.

C’est une voix féminine qui se fait entendre à l’autre bout de la ligne.

“Allo?” interroge la femme.

« Oui, bonjour. Pourrais-je parler à Frédéric Pisaki s’il vous plaît?» lui demande poliment Frédéric, souriant à son reflet dans le miroir en s’écoutant prononcer son propre nom.

« Je suis désolé mais mon père est indisposé » lui répond la femme. « Qui le demande? » s’enquiert-elle d’un ton suspicieux.

« Je pense avoir reçu une lettre qui lui est adressée » lui répond Frédéric.

“Ah je vois” dit alors la femme soudain un peu plus aimable. « Une lettre de qui? »

« De sa maman » répond Frédéric.

« De sa maman? Sa maman ? Si c’est une blague, elle est vraiment odieuse. Mon père a quatre-vingt dix ans, sa maman est morte il y a bien longtemps » lance son interlocutrice avant de raccrocher brutalement.

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