Le Café
« C’est une arnaque, j’en suis sûr, » déclare Karim en frappant du poing sur le comptoir. La quarantaine, un homme séduisant aux yeux très clairs et au sourire chaleureux, Karim, d’origine algérienne et nė en France, est le propriétaire du Café Fadwa, au coin du boulevard Voltaire et de l’impasse du même nom où vit Frédéric. Ce dernier aime venir travailler au café, particulièrement en semaine à l’heure où les enfants de l’école primaire du quartier sortent dans la cours de récréation. C’est le cas aujourd’hui, et, en cette matinée printanière à la température particulièrement élevée, les gamins semblent encore plus excités que d’ordinaire. Frédéric, peu tenté de travailler les fenêtres ouvertes, dans son appartement qui donne sur la cours de récré, est donc descendu au café, et a partagé avec Karim et les autres habitués de l’établissement, la note trouvée sur le pas de sa porte la veille au soir.
« Ça sent l’arnaque» répète Karim, « Un scammer qui se fait passer pour un membre de ta famille et finit par te faire acheter des bitcoins. J’ai lu ça online. C’est super sophistiqué ces arnaques maintenant. Et ils jouent sur les sentiments des gens un peu crédules et trouvent toujours un moyen pour les arnaquer » ajoute le propriétaire du café. « Dans ton cas, le mec s’est bien planté… ta mère…» conclut-il indigné.
« C’est plutôt une blague, » lance, avec assurance, Simon, un jeune homme grand et mince, étudiant en Droit, dont les yeux noirs, toujours inquisiteurs, semblent plonger dans le regard de ses interlocuteurs comme pour les provoquer en duel, et qui vit dans le même immeuble que Frédéric, dans un minuscule appartement situé au dernier étage. Simon se plaît généralement à contredire Karim. Ces deux là passent leur temps à débattre de tous les sujets, particulièrement de la politique et du conflit israélo-palestinien, échangeant des idées radicalement opposées et finissant pourtant à chaque fois par se serrer la main, ce qui ne manque jamais de surprendre les clients témoins de leurs joutes verbales pour la première fois et qui s’attendent plutôt à les voir s’en prendre aux mains, tant leurs positions paraissent irréconciliables et le ton de leurs échanges, agressif.
« Une blague? » intervient Mathilde, s’adressant à Simon d’un ton réprobateur. Mathilde est une très jolie blonde, qu’une paire de lunettes élégantes fait paraître plus âgée que ses vingt-six ans, et qui a ouvert, il y a peu, une librairie juste à côté du café de Karim. Elle lance à Simon un regard courroucé qui fait rougir l’étudiant. Lui qui s’exprime toujours avec beaucoup de conviction semble perdre tous ses moyens quand une femme s’adresse à lui.
Frédéric apprécie beaucoup Mathilde. Non seulement parce qu’il est un grand amateur de livres, mais aussi parce qu’il lui semble très courageux de la part de sa jeune voisine d’avoir ouvert une librairie à une époque où les gens ne paraissent plus s’intéresser à la lecture. Elle s’est spécialisée dans la vente d’ouvrages uniquement écrits ou traduits par des femmes, un choix audacieux mais qui semble plutôt bien fonctionner. Enfant, Mathilde rêvait d’ouvrir déjà d’ouvrir une librairie, imaginant un endroit où ses clients pourraient feuilleter des romans tout en prenant un café. Bien entendu, elle avait renoncé à l’idée d’un café-librairie, après avoir choisi l’endroit où elle s’était récemment installée, un local étroit mais charmant, juste à côté de l’établissement de Karim. Ce dernier l’avait reçu avec beaucoup de gentillesse quand elle était venue se renseigner sur le quartier, alors elle n’allait certainement pas lui faire concurrence. C’est en discutant avec Karim et Frédéric, que lui était d’ailleurs venue l’idée de permettre à ses clients d’emprunter les livres de sa boutique et d’aller les feuilleter au Café Fadwa, tout en prenant un café et en consommant une des délicieuses pâtisseries préparées par Zukayna, l’épouse Syrienne de Karim. Cette dernière avait fuit son pays d’origine pour se réfugier à Paris, quelque mois après que ses parents et ses frères aient été emprisonnés, torturés puis exécutés par le régime du tyran el-Assad, au tout début d’une révolution qu’ils avaient voulue pacifique, durement réprimée par les troupes restées fidèles au dictateur Syrien. La révolte populaire s’était ensuite transformée en une sanglante guerre civile qui avait totalement ravagée le pays. C’est Zukayna, une femme pleine d’énergie, cachant derrière son attitude franche et courageuse un douloureux passé, qui avait choisi le nom du café en honneur à l’actrice et activiste Fadwa Souleimane qu’elle admirait avec passion. Karim et Zukayna avaient transformé Café Fadwa en un endroit unique et confortable, un mélange délicieux entre coffee-shop à l’américaine et pâtisserie arabe telle qu’on pouvait les trouver dans le quartier de Midan à Damas, où Zukayna était née.
« Une blague? » répète Mathilde. « Qui pourrait lui faire une blague d’un aussi mauvais goût? À part toi, peut-être? » assène t’elle alors, sur un ton froid, lançant à nouveau un regard sombre à Simon, sous le regard amusé de Karim, très admirateur de la jeune fille lui aussi. C’est ce dernier qui avait proposé à Mathilde d’ouvrir son café pour des soirées littéraires animées par la libraire et s’était mis d’accord avec elle pour que les clients qui se décidaient à acheter les ouvrages empruntés chez sa voisine puissent les payer dans son établissement s’ils le désiraient. Ce système fonctionnait à merveille jusqu’à présent, les clients des deux établissements semblant satisfaits de cet arrangement, la plupart se décidant à payer les livres empruntés, sauf Simon, bien entendu, qui les lisaient en entier avant de systématiquement les retourner.
« Une blague, vraiment? Alors c’est toi qui l’as faite, peut-être? Avoue, c’est toi, non? » demande Mathilde à Simon, sur un ton accusateur ne cachant plus son indignation.
Le jeune étudiant rougit davantage et proteste de son innocence. « Jamais je ne ferais une chose pareille. Jamais! Tu me crois Fred, non? »
« Oui bien sûr que je te crois » répond Frédéric d’un air sincère. Il ne croit pas que Simon, aussi désagréable et arrogant qu’il puisse paraître aux personnes qui le croisent pour la première fois ou le connaissent peu, soit capable d’une chose pareille. Et puis, quelque chose, une intuition, le conduit à penser qu’il ne s’agit pas d’une blague.
C’est alors que Nolwen, la fleuriste du quartier, Nolu pour ses amis, intervient. « Fred, je suis désolée, je vois bien que cette note t’a bouleversé. Arnaque, erreur ou blague de mauvais goût, cela t’a rendu bien triste il me semble » lui dit-elle avec empathie. Elle est adorable Nolu, avec son pull jaune, son pantalon violet, ses lunettes à monture rouge, les couleurs des fleurs qu’elle arrange avec beaucoup de créativité dans les magnifiques bouquets qu’elle vend dans sa boutique. C’est une femme à qui personne n’ose demander son âge, tant son sourire et son allure d’éternelle adolescente contrastent avec les rides de son visage doux et ses mains marquées par les heures consacrées a l’entretien bénévole du jardin communautaire de leur quartier.
« Oui, c’est vrai» répond Frédéric, affichant un sourire triste, les yeux humides. Lui qui n’a pas l’habitude de parler de son passé, prend pourtant son courage à deux mains. « Tu as raison Nolu, je suis triste. Je pense bien sûr tous les jours à maman, à ce terrible vide que sa disparition a laissé au creux de mon cœur. C’est drôle ce mot, disparition, elle n’a pas disparue, elle est morte. Un accident, une opération pourtant simple qui a mal tourné, des complications, une septicémie je crois. Le plus dur a été pour son oncle, il était chirurgien et c’est lui qui l’avait opérée… moi j’avais à peine trois ans et ma sœur était un bébé.»
« Son oncle est le chirurgien qui l’avait opéré? Ce n’est pas vraiment déontologique cela, et…» l’interrompt Simon qui, soudain conscient du regard agacé des autres rassemblés autour de Frédéric, s’interrompt soudainement, décidant de ne pas finir sa phrase.
« C’était au début des années soixante-dix, tu sais, et puis personne n’a vraiment posé de questions, personne dans la famille n’a voulu m’en parler par la suite. C’était un sujet tabou dans ma famille. » répond Frédéric.
« Oh mon chouchou, allez, viens ici. Il doit y avoir une explication. Moi, je pense que c’est une erreur. De toutes façons, je suis là pour toi» lui dit alors Julietta, s’approchant en lui tendant les bras pour l’enlacer. Julietta est une voisine, une collègue aussi, mais surtout une amie. Elle est un peu plus jeune que Frédéric et le considère comme son frère. Ils se sont rencontrés aux Etats-Unis, il y a quelques années, à l’occasion d’une conférence professionnelle. Au lieu d’assister aux présentations plutôt ennuyeuses, ils avaient décidé ce jour là d’explorer les rue de San Francisco avant de terminer un peu ivres, aux petites heures du lendemain, après avoir écumé les bars gays du quartier de Castro et s’être raconté leurs vies. Julietta, de nationalité allemande mais née au Brésil, avaient fini par quitter la Californie pour venir s’installer à Paris, n’emportant avec elle qu’une valise et sa fidèle compagne, Lupita, une chienne recueillie par une association dans un marché de Séoul, en Corée du Sud, où les chiens sont vendus comme nourriture. Depuis, Frédéric et elle, tous les deux formateurs free-lance, spécialisés dans le leadership, avaient décidé de collaborer, se partageant leurs clients respectifs.
Frédéric se sent soudainement très ému par la tendresse manifestée par ses amis du café. Ils sont tous pour lui, beaucoup plus que de simples voisins de quartier. Il est cependant toujours un peu gêné d’être ainsi le centre de l’attention. Il se reprend.
« C’est gentil de vous inquiéter pour moi, mais ça va aller, et puis j’ai eu de la chance, ce sont mes grands-parents paternels qui m’ont élevé et ils m’ont apporté beaucoup d’amour. Le résultat n’est pas si mal que ça non? » dit-il en souriant.
« C’est bien vrai ça! » s’exclame Nolu avec entrain.
« Et ton père dans tout ça? » interroge Simon un peu maladroitement, comme à son habitude.
« Mon père est mort lui aussi, dans un accident de voiture, quelques mois après le décès de maman. » répond Frédéric, sentant à nouveau les larmes lui monter aux yeux.
« Simon, arrête! » intervient Mathilde d’un ton ferme, comme sur le point de sauter à la gorge de l’étudiant.
« Non, ne t’inquiète pas, ça va aller.» répond Frédéric. « Tout ça, c’est du passé. »
« Et puis, on est là pour toi, chouchou! » lui dit Julietta en le serrant à nouveau fortement dans ses bras.
« Merci, oui je le sais, you are the best » répond-il mélangeant les langues comme ils en ont l’habitude au café. C’est aussi souvent plus simple pour Frédéric. Il lui semble que les mots étrangers lui permettent de se détacher de son passé.
« Bon, je vous laisse. Je vais appeler ma sœur, je me demande ce qu’elle en pensera. » dit-il en souriant.
« Tiens nous au courant. » lui fait promettre Karim.
« Oui bien sûr. » répond Frédéric, le cœur un peu moins serré.
Leave a comment