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La note

« Fred, c’est Roberto, tu n’as pas oublié que je suis à la librairie, c’est la sortie d’Une Rose à Paris. J’irai certainement prendre un verre avec Alicia et Sara après. Bisous. »

Frédéric, un trentenaire, brun au regard mélancolique, auquel ses amis reprochent d’être trop sérieux mais dont ils apprécient la gentillesse et la générosité, écoute le message à deux reprises. Roberto, bien que parlant le Français couramment, a conservé un accent espagnol que Frédéric trouve très séduisant. Tous deux s’étaient rencontrés il y quelques années sur une plage de Barcelone, la ville où Frédéric travaillait à l’époque, avant de retourner vivre à Paris un an auparavant. Roberto, un traducteur, blond aux yeux noisette bien que de parents andalous émigrés en Catalogne, avait récemment décidé de rejoindre Frédéric à Paris après quelques mois d’aller-retours hebdomadaires entre les deux capitales.

Ce soir, en écoutant le message que Roberto lui a laissé sur le répondeur du téléphone de l’appartement, Frédéric sourit en entendant son partenaire l’appeler Fred. Généralement, c’est babe ou cariño quand il lui laisse des messages sur le répondeur. C’est seulement Fred quand il y a du monde autour. S’il n’était qu’avec Alicia, sa copine traductrice elle aussi, une jolie brunette venue de Saragosse, il n’aurait pas utilisé Fred. Alors, c’est qui’ il devait y avoir d’autres personnes avec eux. De simples connaissances ou des inconnus, et très probablement Sara, l’auteure du roman sur la guerre civile espagnole que Roberto a traduit. Frédéric a totalement oublié la présentation officielle du livre en France. Il était invité mais a décliné invitation. Trop de boulot. En fait, ça lui fait du bien de passer une soirée seul à la maison. Et puis il y a le chien qu’il faut sortir, se dit-il pour moins se sentir coupable. Frédéric a beaucoup aimé le roman, qu’il a aidé Roberto à traduire cet hiver, et il rêve de rencontrer l’auteure. Mais ce soir, il a simplement la flemme de sortir. De plus, l’idée de devoir bavarder avec des inconnus en prétendant s’intéresser à eux ne l’enchante guère. Même s’il n’en a pas l’air, lui qui aime pourtant les gens et écoute patiemment leurs histoires, qu’elles soient insolites ou souvent très ordinaires, il est un véritable introverti. Sortir en société l’épuise. Passer la soirée sur le canapé avec un bon roman, ou sortir le chien en forêt, lui convient bien mieux. Et puis il repense à cette note, glissée dans une enveloppe embossée au logo d’un hôtel de la rue Notre Dame de Lorette, qu’il a trouvée sur le pas de sa porte en rentrant d’une formation à La Défense. Sur un feuillet embossé au même logo, une seule phrase, élégamment écrite à l’encre bleue, qu’il a relu plusieurs fois le cœur serré.

Frédéric, c’est Maman, je suis à Paris, je voudrais te voir, j’ai besoin d’aide.

Son nom de famille est sur la porte, ce qui lui laisse immédiatement penser qu’il ne peut s’agir d’une erreur.

Et pourtant, se dit-il de manière résolue, c’est forcément une erreur. Sa mère est décédée il y a plus de 30 ans.

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